Hegel était-il raciste ? Amady Aly Dieng revient, dans une contribution aux Annales de géographie de Dakar1, sur une querelle qui agite les élites africaines depuis l’accession aux indépendances. En décembre 1962, le président du Ghana, Kwamé Nkrumah, ouvrant le premier congrès international des études africaines à Accra, s’en prenait aux propos prêtés à Hegel, selon lesquels l’Afrique serait en dehors de l’Histoire. Plus près de nous, le prix Nobel de littérature, le Nigerian Wolé Soyinka, présentait, dans son discours de Stockholm, Hegel comme « l’un des ancêtres intellectuels de l’Apartheid sud-africain ».
Entre-temps, philosophes et historiens étaient entrés dans le débat. Le Camerounais Marcien Towa voyait en Hegel l’idéologue de l’impérialisme, car il aurait exclu les Noirs de l’histoire universelle et de la philosophie2. Le Congolais Théophile Obenga, disciple de Cheikh Anta Diop, critiquait le maître d’Iéna pour avoir refusé au monde africain toute rationalité3 ; de même, selon l’analyse de Marie-Louise Diouf, l’Afrique, vue par Hegel, serait « en soi, irrationnelle »4. Le Burkinabé Joseph Ki Zerbo pourfendait Hegel comme le porte-parole le plus radical de la thèse selon laquelle « l’histoire de l’Afrique n’existe pas »5. Plus prudent, Dieng avait formellement écarté toute accusation de racisme, dans son essai sur le marxisme et l’Afrique noire6 : « Pour Hegel, la barbarie du Nègre ne tient pas à des raisons biologiques, mais à la nature tropicale et surtout à la constitution géographique de son pays » ; il n’en écrivait pas moins, dans son grand ouvrage sur Hegel, Marx, Engels et l’Afrique noire », que « Hegel refuse catégoriquement aux Nègres…d’avoir la capacité d’accéder à la philosophie » ou encore que « le Nègre ne peut accéder à la rationalité ».
La contre-attaque a été déclenchée par Pierre Franklin Tavarès, universitaire français originaire du Cap-Vert, dans sa thèse Hegel, critique de l’Afrique7. Tavarès invoque les écrits de Hegel reconnaissant aux Noirs le fait d’avoir accédé à la théologie et à la médecine, dès qu’ils purent se comporter en hommes libres, par exemple sur la côte brésilienne ; Hegel attribue même à un Noir, le docteur Kingéra, la découverte de la quinine. Les passages de Hegel relatifs à l’Afrique doivent être resitués dans leur contexte : le monde africain n’est pas condamné à l’immobilisme ; simplement, il n’a « pas encore », au moment présent de son devenir historique – au moment où écrit Hegel – les ressources qui lui permettraient un plein développement intellectuel.
La défense et illustration de Hegel a été reprise par Dibi Kouadio Augustin, professeur de philosophie à Abidjan, qui a montré comment Hegel avait pourfendu le vrai racisme, celui des travaux d’un médecin allemand, Franz Josef Gall, qui prétendait étudier les fonctions intellectuelles de l’individu d’après la configuration de son crâne…Dans son essai récent, le professeur de l’université de Dakar, Amady Aly Dieng, procède à une manière d’autocritique – après une étude plus complète des sources d’inspiration « africaines » de Hegel- et se rallie aux vues de Tavarès.
Cette source d’inspiration, qui permettrait de mieux comprendre la vision hegelienne de l’Afrique – « un continent sans histoire, sans philosophie, sans religion » – il faut la chercher, selon Dieng, chez le grand géographe allemand du XIXe siècle, Karl Ritter. Hegel considérait la Géographie générale comparée8 de Ritter comme « la meilleure description d’ensemble de l’Afrique » ; elle lui donna une somme considérable d’informations sur les m½urs et le sol africain, « un formidable tableau de l’Afrique, inégalé en son temps » (Dieng).
Etonnant ouvrage ! Ritter ne se limite pas à l’habituelle géographie descriptive. Il considère les continents comme des organes vivants, déterminant l’histoire et la vie de leurs habitants. Le milieu naturel conditionne le développement des peuples ; il s’insinue dans l’âme des hommes. Ritter compare les trois continents du Vieux Monde. L’Europe, articulée de toutes parts, a des « membres plus importants que le corps ». Fortement découpée, ouverte sur le monde par ses îles et ses péninsules, elle a bénéficié de tous les échanges. La Méditerranée, cette mer intérieure, lui a permis d’accéder en premier à la civilisation et au progrès. L’Asie fait quasiment bloc avec l’Europe ; elle se révèle articulée sur trois de ses côtés, « mais le corps y reste l’élément prépondérant ». L’Afrique semble être un corps sans membres ; elle est un tronc massif et régulier, sans articulation. Ses côtes sont peu développées. L’intérieur du continent noir est éloigné de l’Océan. L’Afrique est le vrai sud de la terre ; elle n’a pu être vivifiée par aucun contraste ; elle est dénuée de toute individualité.
« Des siècles semblent s’interposer entre l’Afrique et son avenir encore mystérieux …Les progrès individuels y restent inconnus, qu’il s’agisse de plantes, d’animaux, de peuplades ou même d’hommes isolés…Presque partout la race dominante des Nègres, répandue en masse compacte comme le pays lui-même. Tout progrès y est à peine sensible, sans individualité apparente de civilisation, de politique ni même de langue…Si quelques progrès se montrent isolément sur quelques étroites bandes de côtes, c’est qu’ils viennent de civilisations étrangères ». Terrible verdict, qui expliquerait l’eurocentrisme de Hegel, lecteur de Ritter. Question sous-jacente : faut-il ouvrir le procès de Ritter pour racisme ? Dieng s’inscrit en faux contre une telle tentation : il loue la très grande érudition et l’esprit philosophique du géographe allemand. « Karl Ritter est non un homme du passé, mais un contemporain qui peut nourrir les recherches africaines actuelles. Les chercheurs africains ont intérêt à explorer ces terrains de parcours intellectuels, qui peuvent leur apporter beaucoup dans leurs réflexions sur les causes du retard de l’Afrique sur les autres continents ».
Marx était-il raciste ? C’est un Marx peu marxiste qui apparaît dans les articles que signe le « noir gaillard de Trêves » dans la Nouvelle Gazette rhénane et dans le New-York Daily Tribune. Pas d’anticolonialisme ici, mais une vision eurocentriste, voire occidentalocentriste, des relations internationales. Le « sel de la terre » est le couple Europe occidentale- États Unis : l’expansion planétaire de la bourgeoisie euro-américaine prépare l’unification du monde par le commerce et l’implantation de la civilisation. De l’autre côté de la barrière : les parias de l’Histoire, ces sociétés précapitalistes figées dans une immobilité millénaire. Parmi ces parias, qui ne constituent pas encore le tiers monde, coexistent les peuples historiques et les autres. La perspective est « darwiniste » : les peuples historiques sont des peuples guerriers, qui ont la vitalité nécessaire pour se libérer de l’emprise occidentale, au contraire des autres, qui doivent être colonisés pour le bien de l’Humanité. Mais le procès de Marx n’a été qu’effleuré : ses écrits concernent peu l’Afrique. Seul corps résistant, « sacralisé » sur le tard : l’Algérie, qu’Engels estime encore, en 1848, promise à une conquête coloniale sans problème, « une nation de voleurs mue par la convoitise », mais qui devient, dix ans plus tard, une nation irréductible ; son contrôle par la France se révèlera illusoire, pronostique Engels9.
1. « Karl Ritter, un géographe allemand peu connu en Afrique noire », à paraître dans les Annales de géographie de Dakar, 2002.
2. Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle. Yaoundé, 1971. Basile Fouda et Sindjoum Pokam ont vivement critiqué Towa, dans La philosophie camerounaise à l’ère du soupçon, Yaoundé, 1980.
3. Cheikh Anta Diop, « Volney et le Sphinx », Présence africaine 1996.
4. Individu et système chez Hegel, thèse 3è cycle, Paris I, 1979.
5. Histoire de l’Afrique noire, d’hier à aujourd’hui , Paris 1978.
6. Paris, 1985.
7. Thèse Paris I, 1990.
8. Paris 1850, traduction d’Elisée Reclus.
9.-Cf. Miklos Molnar : Marx, Engels et la politique internationale, Paris 1975. Et notre essai : L’Impérialisme, Paris 1996.
Charles ZORGBIBE
HYDROPOLITIQUES : DU PROCHE-ORIENT À LA CORNE DE L’AFRIQUE.
À la considérer de près, la genèse du mouvement sioniste est fortement marquée par la « question de l’eau ». Deux anecdotes : en octobre-novembre 1898, Theodor Herzl découvre la Palestine, sur les pas de Guillaume II. Le Kaiser représente alors l’espoir de l’établissement d’un « État des juifs », sous protectorat allemand. Le cortège de Guillaume II s’arrête devant la ferme-école de Mikveh Israël. Un dialogue s’engage entre le Kaiser et le père fondateur du mouvement sioniste :
- Ce pays a de l’avenir
- Pour le moment, il est malade
- Il a besoin d’eau, de beaucoup d’eau
- Oui, Majesté, de canalisations sur une grande échelle.
Puis, c’est l’audience à Jérusalem. Le chancelier Bulöw intervient :
- Comme Sa Majesté a daigné le dire, c’est l’eau qui est l’essentiel. Le Docteur Herzl sait, comme moi, ce qu’a dit Pindare : le meilleur, toutefois, c’est l’eau.
- L’eau, assure Herzl, nous pourrons l’apporter à cette terre.
Quatre ans plus tard, Herzl met tous ses espoirs dans le ministre anglais des colonies, Chamberlain, qui lui a proposé d’implanter le futur État en Égypte, dans la région d’El Arish et du Sinaï. Herzl fait le voyage du Caire, où il rencontre le proconsul anglais, lord Cromer, puis le Premier ministre égyptien, Boutros Ghali. Cette fois encore, tout tourne autour du problème de l’eau.
Lord Cromer : « L’eau du Nil est vitale pour la mise en valeur de votre future colonie. Je ne pourrai vous donner de réponse définitive qu’après avoir pris contact avec un expert ».
Au printemps 1903, la réponse est négative : selon l’expert britannique William Gastin, le volume d’eau nécessaire pour la colonisation du Sinaï serait cinq fois supérieur aux prévisions de la commission sioniste, qui comprend un autre expert, l’ingénieur anglais Stephens, constructeur du barrage d’Assiout1.
Un demi-siècle plus tard, dans le fracas des confrontations qui accompagnent la naissance de l’État hébreu, l’observateur extérieur à la région ne retiendra du conflit du Proche-Orient que la compétition pour la terre, une terre deux fois promise. Tout au plus aura-t-il eu écho du plan d’Éric Johnston de 1954, un plan de développement commun de la vallée du Jourdain, que son auteur présente comme économique et technique, alors qu’il touche au c½ur les dilemmes politiques régionaux – ou encore du rôle attribué aux projets de détournement des eaux du Jourdain dans le déclenchement de la guerre des Six Jours. Ledit observateur extérieur aura, tout de même, relevé l’actualité de ce débat : lors de la deuxième tournée d’Éric Johnston, envoyé du gouvernement américain, le président du comité technique arabe, Mahmoud Ryadh, accepte le plan, à la condition que soit créé un organisme international qui contrôlerait la répartition des eaux ; l’échec viendra de l’impossibilité de séparer la question du Jourdain de celles du territoire, voire des réfugiés.
La thèse de François Boëdec sur « l’enjeu politique du contrôle des ressources hydrau- liques entre le Liban, la Syrie et Israël »2 était donc très attendue : à la fois pour son intérêt « proche-oriental » et comme une nouvelle avancée dans les études françaises sur la « géopolitique de l’eau ».
Sur la question centrale des rapports entre la gestion de l’eau et la nature du pouvoir politique, il y avait eu, dans la première partie du XXe siècle, l’éclat provoqué par l’historien marxiste Karl Wittfogel, redécouvrant chez Marx le « mode de production asiatique » : la caractéristique en est l’absence de propriété foncière privée, qui était au centre d’un long échange de lettres entre Marx et Engels, à partir des observations de François Bernier, un voyageur français qui parcourut au XVIIe siècle les « États du Grand Mongol ». Mais le critère que privilégie Wittfogel est « l’économie hydraulique », le besoin vital de canaux d’irrigation, avec son corollaire, la forme despotique du gouvernement. De fait, Marx et Engels ont développé leur propre « théorie des climats » : La nécessité d’utiliser l’eau avec parcimonie et en commun, loin de susciter, comme en Flandre ou en Italie, des associations d’entrepreneurs privés, impose en Orient « l’intervention centralisatrice du gouvernement »3.
Plus récemment, quelle part a été faite à « l’hydropolitique » dans les tentatives de synthèse géopolitique d’expression française ? Gérard Dussouy, dans sa grande thèse sur les « Aspects contemporains de la géopolitique et de la géostratégie », – une dissection, au scalpel, des sédiments successifs de la géopolitique – n’évoque la question de la « maîtrise de l’eau » qu’à propos de la production alimentaire dans l’aire méditerranéenne et tropicale4. Avec, tout de même, une remarque forte : l’irrigation sur une grande échelle implique des travaux hydrauliques géants et leur réalisation ne résout pas tous les problèmes. Les grands barrages du sud de l’Iran n’ont pas développé les périmètres d’irrigation attendus ; le déficit alimentaire s’est accru. De même pour les grands programmes d’équipement hydro-agricoles lancés au Maroc, en Tunisie, au Burkina Faso, voire au Pakistan pour la vaste entreprise des réseaux d’irrigation de l’Indus. Peut-être est-ce la question de la destination des terres rendues cultivables par ces aménagements qui se pose…Par contre, dans sa Géopolitique5, Aymeric Chauprade consacre cinquante pages serrées à la « guerre de l’eau » : une sorte de monographie à l’intérieur d’un ouvrage monumental – une monographie incontournable pour les futurs auteurs de travaux sur la « géopolitique de l’eau » ; et Yves Lacoste a toujours été en alerte sur la « Géopolitique de l’Eau », dans son « Dictionnaire de géopolitique » comme dans ses articles de la revue Hérodote6.
Dans sa thèse, François Boëdec marie les talents de « l’encyclopédiste » (la volonté d’embrasser, avec rigueur, tout un corpus disciplinaire) et de l’essayiste (par le brio de l’expression, la créativité intellectuelle, une certaine recherche du paradoxe). La rigueur de l’auteur peut être illustrée par son introduction « en entonnoir » : il part de la description panoramique des ressources hydrauliques dans le monde pour resserrer progressivement l’objet de sa recherche. Il rappelle l’augmentation des besoins en eau de nos sociétés, sous la double pression de la démographie et de l’exploitation excessive des nappes phréatiques, ainsi que la prise de conscience intervenue, par le biais des ONG et des conclaves intergouvernementaux7. Il analyse les doctrines en présence : celle, rétractée, du néo-malthusianisme ; celle, offensive, de la géostratégie, qui prend appui sur des considérations de « sécurité alimentaire » – nous serions tentés de parler d’ « espace hydraulique vital ». Il évoque une hydropolitique qui se construit sous la menace, sous les proclamations apocalyptiques ; il construit et explique les concepts de « menace hydraulique », d’ « expansionnisme hydraulique », de « méfiance hydraulique », de « droit à l’eau », de « stress » et de « paix » hydrauliques…
Boëdec présente les trois grandes zones « hydro-conflictuelles », du Proche-Orient à la Corne de l’Afrique, au c½ur du « triangle de la pénurie », entre Tunisie, Soudan et Pakistan : le contentieux entre Israël et ses voisins (la première opération commando de la branche armée du Fatah fut dirigée, dans la nuit du 31 décembre 1964, contre la canalisation qui va du lac de Tibériade au désert du Néguev) ; le grand projet anatolien de la Turquie, projet de mise en valeur du Tigre et de l’Euphrate au détriment de la Syrie et de l’Irak ; le conflit latent entre l’Égypte et l’Éthiopie à propos du cours du Nil bleu. Sur ce dernier dossier, une autre recherche peut être consultée, un gros mémoire de l’éthiopienne d’expression française, Meseret Demissie : un rapport savant, qui est, en même temps, un acte militant, l’auteur critiquant en termes vifs « la rigidité du gouvernement égyptien », car l’Égypte, puissance régionale, serait décidée à maintenir, par tous les moyens, son monopole sur le Nil8.
Sur le Proche-Orient, Boëdec propose une grille de lecture neuve et intéressante. En même temps, en toute lucidité, il ne dissimule pas l’utilisation idéologique qui est faite de l’eau. Après avoir balisé les « lignes de front » que dessine l’eau entre Syrie, Liban et Israël, il termine sur l’utopie d’une vraie communauté transcendant les intérêts nationaux des divers acteurs. Utopie ou vrai réalisme ?9 L’analyse est forte : s’il y a vlonté de paix, l’eau ne sera pas un obstacle ; mais l’eau sera un prétexte si on cherche le conflit.
1. Cf. notre Herzl, l’aventurier de la terre promise, Tallandier 2000. Pages 229 et suivantes, 265 et suivantes.
2. Thèse, Université de Paris-I Panthéon Sorbonne, mars 2002, 615 pages.
3. Cf. notre Impérialisme, PUF 1996, pages 34-35.
4. Thèse, Université de Bordeaux- Montesquieu, 1994, pages 331 et suivantes.
5. Ellipses 2001, pages 573-624.
6. Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion 1993, page 30. Et Hérodote, 3è trimestre 2001, n°102.
7. Sur les travaux de la Commission du droit international de l’ONU et la convention adoptée par l’Assemblée générale : L.Caflish, La convention du 21 mai 1997,Annuaire français de droit international 1997, pages 751-798.
8. Le Nil et la sécurité nationale égyptienne, Université de Paris-I, déc. 2001, 126 pages.
9. Cf. aussi W.Najem, « Les eaux de la discorde », Travaux et jours de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Automne 1997, pages 81-90.
C. Z.
Combats pour l’Afrique et la démocratie
Jonas Savimbi Favre, Lausanne 1997
Jonas Savimbi, chef de file de l’Union pour l’indépendance totale de l’Angola, a été tué, le 22 février 2002, lors d’un accrochage avec les forces gouvernementales. La disparition du chef de guerre rebelle facilitera-t-elle la réconciliation et la paix en Angola ? Savimbi était présenté comme le principal obstacle à la fin de la guerre civile ; certains de ses lieutenants semblaient le suivre de plus en plus difficilement. Dans la Libre Belgique, Marie-France Cros qualifie de « naïf » un tel pronostic : ce serait ignorer l’Histoire de l’Angola, l’opposition, qui date de la traite des Noirs, entre les populations des hauts plateaux de l’intérieur, hostiles à la présence portugaise, et celles de la côte, associées au commerce des esclaves, du caoutchouc, de l’ivoire et progressivement métissées. « Dans l’esprit des Angolais, le guérillero Jonas Savimbi représente l’intérieur, le président José Eduardo Dos Santos, la côte – avec tout le non-dit, les peurs et les amertumes liées à une douloureuse histoire ».
Jonas Savimbi fut longtemps, pour moi, non pas, selon la formule assassine tellement répandue, le « pantin des racistes blancs d’Afrique australe », mais un homme courageux enlisé dans des combats douteux. Sa mort est l’occasion de redécouvrir son livre Combats pour l’Afrique et la démocratie, qui permet de mesurer la vraie dimension de l’homme : son immense culture et son sens spontané du leadership, d’une direction politique ferme au service d’un grand dessein. Il s’agit d’un livre d’un accès parfois difficile, « dialogué » avec le journaliste et universitaire togolais Agbobli. Pour ma part, je me serais passé des lamentations initiales sur ces peuples noirs que Hegel, nous rappelle-t-on, tenait pour « non-historiques ». Nous savons tous combien les peuples du continent noir ont souffert ; mais le culte à l’infini de la « mémoire » a quelque chose de négatif. L’essentiel est que, pour la première fois dans l’Histoire, la société internationale organisée s’étend jusqu’aux limites de la communauté humaine, de « l’oecumène » des Grecs.
Ce livre d’entretiens est, en réalité, un « livre-gigogne », formé de plusieurs livres qu’on peut faire entrer les uns dans les autres : les « mémoires » du chef de guerre, de maquis en maquis, du combat contre le colonisateur portugais au combat contre l’intervention soviéto-cubaine ; une réflexion sur un demi-siècle d’histoire de l’Afrique, sur l’émergence de la nouvelle Afrique sur la scène internationale : Savimbi a connu les principaux acteurs de l’histoire récente de l’Afrique, et cette sorte de connivence donne plus de force et de couleur à son récit ; un programme pour l’avenir de l’Angola, qui tourne insensiblement à l’exposé d’une doctrine générale sur le panafricanisme et la démocratie en Afrique. Savimbi ignorait la langue de bois : quel autre leader du tiers monde aurait pu évoquer avec une telle volonté de transparence ses liens avec les services de renseignements des États-Unis, d’Afrique du Sud ou d’Israël ? Et confesser avec autant de simplicité les erreurs commises, au nom du réalisme politique, au plus fort de la guerre froide ?
Retenons, ici, le double débat qu’ouvrait Savimbi. Sur la nature du régime politique de l’Angola d’abord. Nous sommes nombreux, en Occident, à avoir déploré que la généreuse « révolution des ½illets » du Portugal de 1974 ait livré les clés de l’Angola au mouvement marxiste du MPLA. Nous l’avons déploré au nom de considérations géopolitiques élémentaires, du rapport des forces Est-Ouest en une époque d’autant plus délicate que le Congrès américain amputait alors la Maison Blanche de ses bras séculiers traditionnels. Ce que disait alors Savimbi, avec une extraordinaire force de conviction, est d’un ordre très différent : il disait le caractère inachevé de la décolonisation portugaise. Il développait une critique radicale du régime du MPLA : selon lui, l’Angola serait resté, au-delà des apparences et des discours, « lusitanien », avec, à la manière brésilienne, une pyramide raciale privilégiant les Blancs et les Mulâtres, et faisant tout juste place aux Noirs « assimilés », portant des noms portugais et ne pratiquant plus les langues africaines… Le combat de Savimbi aurait été celui de l’ « africanité » face à la « lusitanité » maintenue de l’Angola.
L’autre débat portait sur la nature des rapports entre le pouvoir central de Luanda et l’UNITA. L’opinion publique internationale et les gouvernements étrangers s’inquiètaient et s’irritaient de l’échec des différents accords qui auraient dû mener à une coalition entre l’UNITA et le MPLA. De leur côté, Savimbi et ses compagnons, considérés comme des « combattants de la liberté » par l’administration Reagan, s’indignaient du « lâchage » de l’Occident et de la « partialité » des Nations unies.
C. Z.
LE FIL ROUGE PORTUGAIS Jean-Pierre Péroncel-Hugoz Bartillat, 2002
Grand-reporter au Monde, Jean-Pierre Péroncel-Hugoz nous avait déjà régalé avec ses Villes du Sud1, miscellanées qui faisaient une large place aux cités d’Afrique francophone. Aujourd’hui, une nouvelle sélection de ses souvenirs de voyage, dans quelque quatre-vingts pays, nous promène en Lusitanie, comme il appelle ces contrées qu’explorateurs et colonisateurs portugais marquèrent à jamais de leur passage. Son fil conducteur passe évidemment par l’Asie et l’Amérique, mais aussi par l’Afrique, puisqu’ils sont nombreux sur ce continent les endroits où Bartolomeu Dias, Vasco de Gama et autres, dressèrent un padrão, cette haute borne, surmontée d’une croix, qu’on trouve encore sur le rivage de bien des mers chaudes.
Aucun lecteur du Guide bleu n’ignore que le Maroc doit les remparts d’Asilah aux occupants portugais du XVe siècle, et qu’El-Jalida s’appelait Mazagan au temps où ses bâtisseurs venus d’outre-Atlantique parlaient la langue dans laquelle allait s’illustrer Camões. On sait moins que Ceuta, ultime enclave espagnole au pays de Mohammed VI, avec Melilla, fut d’abord une conquête portugaise, restée à Madrid après une éphémère union des deux couronnes ibériques, entre 1580 et 1640. Avec le mélange d’érudition et de causticité qui est sa manière propre, Péroncel-Hugoz, arrivant à Ceuta, revit le débarquement chrétien d’août 1415, première revanche sur l’occupation de l’Europe méridionale par l’Islam : « Après avoir fait partir en douce son harem et son bagage, le gouverneur arabe s’est enfui à cheval. Les navires à la Croix gonflent leur panse de ce qu’il a laissé : épices, tissages, céréales. Une mosquée est aussitôt convertie en église et le minaret devient clocher sonnant car les vainqueurs ont débusqué, in situ, des cloches, jadis razziées au Portugal. »
Au milieu du XVe siècle, Alphonse V, roi du Portugal, s’intitulait déjà « seigneur de Ceuta et d’Afrique ». La Guinée-Bissau, l’Angola, le Mozambique, une partie des actuels Bénin, Ghana, Kenya étaient ou allaient passer sous contrôle lusitan. Péroncel-Hugoz n’a évidemment pas l’ambition de refaire l’histoire de cette lointaine appropriation. Ce qu’il aime, c’est retrouver ses traces sur un continent affranchi mais moins oublieux qu’on ne le croit. Avec une prédilection pour le microscopique, quand il est significatif. Il adore Sao-Tomé qui dispute aux Seychelles le « record charmant de plus petite nation d’Afrique ». Il se plait à Ouidah, enclave portugaise à l’intérieur de la colonie française du Dahomey, avec son fort Saint-Jean-Baptiste qui ne fut évacué qu’en 1961, après l’indépendance du futur Bénin. Bien sûr, il y a les gros morceaux, tel le Mozambique, si longtemps voisin d’une Afrique de l’apartheid où les Afrikaners considéraient les Portugais comme de « faux Blancs », à cause de leurs amours indigènes trop propices au métissage. Mais il y a aussi tous les territoires où les différentes ères coloniales ont superposé plusieurs strates : le Ghana anglais où les premiers occupants portugais bâtirent un fort Saint-Georges de la Mine (El Mina) dont le nom était à lui seul tout un programme sur un littoral réputé aurifère ; le Kenya, avec son Fort-Jésus, restauré par la Fondation Gulbenkian à l’instigation de Salazar, non loin de plages de « sable farine » sur un océan Indien « bleu bleuet ». Chez Péroncel-Hugoz, le savoir n’a pas tué l’hédonisme. On ne s’ennuie jamais à le suivre quand il invite aux bains tropicaux tout en expliquant pourquoi, de l’épicier à l’archevêque, presque tout le monde s’appelle de Souza à Cotonou ; ou comment Diego-Suarez résulta de l’assemblage du nom des deux navigateurs qui découvrirent le site du meilleur port malgache, vers l’an 1500.
Péroncel-Hugoz dédie son livre « aux Portugais, pionniers exemplaires et immigrés modèles ». On ne saurait dire de façon plus lapidaire que la colonisation ne fut pas durablement pour eux une bonne affaire. Du moins en reste-t-il la « Lusophonie », cette communauté organisée que Portugal, Brésil, Angola, Mozambique, Cap-Vert, Sao-Tomé et Guinée-Bissau créèrent en 1996 sur le modèle de la Francophonie.
Jean de La Guérivière
1. Balland, 1990. Disponible en édition de poche, dans la collection « Petite Bibliothèque Payot », n° 131.
VOYAGE AU MAROC Edith Wharton Gallimard, collect. “L’imaginaire”, 2001
Pour une fois qu’un Français a épaté les Américains, signalons la réédition de l’hommage à l’½uvre de Lyautey au Maroc, qu’Edith Wharton publia en 1919 aux États-Unis sous le titre In Maroco. La future lauréate du prix Pulitzer 1920 (pour Le temps de l’innocence) était déjà un écrivain très connu outre-Atlantique, quand, en pleine guerre de 14-18, le Résident général l’invita à visiter le pays qu’il était en train de transformer presque seul, alors que le conflit avec l’Allemagne accaparait Paris. Chaperonnée par des officiers français, Edith Wharton parcourut le Maroc en 1917, à une époque où les voyageurs occidentaux étaient rares. L’administration mit tous les moyens qu’elle possédait à sa disposition, depuis les interprètes jusqu’aux voitures tout-terrain. Les meilleurs spécialistes reçurent l’Américaine. Assez éblouie, celle-ci dédia son livre «au général et à madame Lyautey qui, par leur amabilité, ont fait que ce voyage a surpassé tout ce dont j’avais rêvé ». Elle rendit hommage aux « officiels français cultivés et cordiaux, militaires comme civils, qui à chaque étape de mon rapide voyage, firent de leurs mieux pour répondre à mes questions et m’ouvrir les yeux ».
Voyage au Maroc n’est pourtant pas un exercice de « brosse à reluire » à la gloire de la puissance invitante. Certes, diverses considérations géopolitiques ne pouvaient que plaire au Résident général, notamment celles qui soulignent la corrélation entre la colonisation de l’Algérie et le nécessaire parachèvement de cette colonisation par la pacification et la modernisation du Maroc voisin. « En 1830, écrit Wharton, la conquête de l’Algérie par la France brisa l’isolement d’ un pays qui tombait en poussière, en établissant une puissance européenne sur l’une de ses frontières ». Mais, souvent, l’obligée du Résident général oublie la République française pour s’intéresser au royaume chérifien et à sa civilisation millénaire.
Tout n’emballe pas notre Américaine. Femme libre, elle plaint beaucoup les séquestrées des nombreux harems qu’elle a visités à Fès et à Marrakech. Elle essaie de se mettre à la place de ces jeunes filles « aperçues un jour par un vizir adipeux, vendues pour une jolie somme et transférées dans cette sépulture peinte qu’est un harem ». « On ne peut manquer, poursuit-elle, de se demander quelles pensées s’agitent sous les fronts voilés de ces petites créatures destinées au grand honneur du mariage ou du concubinage dans des palais marocains. » Néanmoins, Édith Wharton n’en revient pas de pouvoir se déplacer librement dans un pays où, moins d’un siècle plus tôt, les pirates de Salé et de Tanger continuaient à arraisonner les navires européens et à vendre leurs passagers sur les marchés à esclaves de Fès et Marrakech. En 1917, il n’existait de guide touristique sur le Maroc. Édith Wharton prédit qu’après la guerre, les visiteurs étrangers vont affluer. Elle a conscience de voyager à un moment unique dans l’histoire du pays : « la brève période de transition entre sa sujétion presque totale à l’autorité européenne et le jour, très prochain, où les voyages modernes en feront une destination banale et encombrée. »
Très à l’avant-garde en matière de relations publiques, Lyautey avait aussi invité de nombreux écrivains français dans le protectorat. Les frères Tharaud, Henry Bordeaux, Claude Farrère, en firent parfois trop à leur retour. Dépourvu de cocoricos gaulois, le témoignage d’Édith Wharton est unique dans son genre. Il constitue le complément indispensable du célèbre This was Marocco [1] publié en 1908 par le journaliste anglais Walter Harris, un autre anglo-saxon fasciné par le royaume chérifien et les entreprises, en son sein, de la Troisième République laïque et égalitariste. Étonnant cocktail !