L'apathie politique de l'électorat marocain lourde de menaces
RABAT (Reuters) - L'abstention croissante aux élections marocaines et le désenchantement à l'égard des instances élues pourraient inciter les jeunes générations à se tourner vers les groupes islamistes radicaux si le pouvoir royal ne renforce pas les prérogatives du parlement.
Telle est la leçon que de nombreux observateurs tirent des élections législatives de vendredi dans le royaume chérifien, qui n'ont mobilisé que 37% des électeurs - dédain des urnes qui marque un défi pour les autorités.
Cette très faible mobilisation - comparable aux 35% de participation enregistrés en mai dernier aux élections législatives algériennes, mais dans un contexte bien différent - illustre un réel "déficit démocratique" dans une région, le Maghreb, où une élite restreinte tend à concentrer entre ses mains toutes les rênes du pouvoir.
"Sans aucun doute, les Marocains ne se sentent plus intéressés par la politique", estime Ali Ammar, rédacteur en chef de l'hebdomadaire de langue française Le Journal. "C'est une question qui va au-delà de l'échec évident des institutions (...) C'est un échec collectif."
Les élections législatives de vendredi étaient les deuxièmes organisées au Maroc depuis l'accession au trône du roi Mohamed VI en 1999, à la mort de son père Hassan II.
Le souverain, descendant du Prophète, a progressivement lancé un chantier de réformes sociales tout en conservant le contrôle du pays en tant que tête de l'exécutif, chef de l'armée et dirigeant religieux.
Parmi ses nombreuses prérogatives figure le pouvoir d'opposer son veto aux nouvelles lois.
En outre, un système électoral très complexe rend pratiquement impossible la domination d'un seul parti au parlement.
Les nationalistes conservateurs de l'Istiqlal, membres de la coalition gouvernementale sortante, sont arrivés en tête de l'élection de vendredi avec 52 des 335 élus de la Chambre des représentants, devant les islamistes modérés du Parti pour la justice et le développement (PJD), qui ont eu 46 élus.
L'Union socialiste des Forces populaires (USFP), principal partenaire de l'Istiqlal au gouvernement, est passée de 50 à 38 députés et apparaît comme le grand perdant du scrutin.
"CERCLE VICIEUX"
Les observateurs internationaux ont estimé que le vote avait été marqué par la "transparence" et le "professionnalisme" mais se sont inquiétés de la faible participation.
Le quotidien Al Attihad al Ichtiraki, organe de l'USFP, estime que la forte abstention s'apparente à une "protestation silencieuse".
"Lors des élections avant 2002, les électeurs étaient conduits comme du bétail dans les bureaux de vote, contre leur volonté. Maintenant les Marocains sont libres de choisir", a jugé de son côté le chef de l'Istiqlal, Abbas el Fassi.
Aux législatives de 2002, la participation s'était établie à 51,6%.
Pour Tamara Cofman Wittes, membre du centre de réflexion américain Saban pour le Proche-Orient, l'abstention reflète les interrogations des Marocains sur l'efficacité du parlement et pose un grave dilemme au roi Mohamed VI.
"Si le roi veut donner plus de poids à la démocratie marocaine et y intéresser les citoyens, il doit accorder plus d'autorité au parlement et restreindre son propre pouvoir", dit-elle.
"Si le roi ne renforce pas les principaux partis au parlement, la population risque de ne plus croire en ces partis, pas plus que dans le processus démocratique", ajoute-t-elle.
"Cette désaffection est déjà sensible dans la faible participation aux dernières élections. Pour le roi, le temps presse (...) Il existe des forces extrémistes en embuscade, prêtes à profiter de la désillusion de la population. Et Al Qaïda en fait partie", souligne-t-elle.
L'écrivain Ahmed Ouyahmane, qui a publié la semaine dernière un livre intitulé "L'apathie politique au Maroc", a révélé que pendant ses huit mois d'enquête de nombreux Marocains ne lui avaient pas caché leur sympathie pour les islamistes d'Al Qaïda.
"Sans volonté politique de réforme des institutions, nous resterons dans ce cercle vicieux, avec tous les dangers que cela représente pour l'avenir", dit-il.