La science (du latin scientia, connaissance) relève historiquement de l'activité philosophique, et fut pendant longtemps un exercice spéculatif visant à élucider les mystères du monde par l'exercice de la raison. À la fin du Moyen Âge, la science s'est progressivement détachée de l'emprise de la théologie et de la philosophie. Au cours de son histoire, elle s'est structurée en disciplines scientifiques : mathématiques, chimie, biologie, physique, mécanique, optique, astronomie, économie, sociologie…
Aujourd'hui, la science désigne à la fois une démarche intellectuelle reposant idéalement sur un refus des dogmes et un examen raisonné et méthodique du monde[1] et de ses nécessités visant à produire un ensemble de connaissances résistant au temps e aux critiques rationnelles. La science désigne aussi l'ensemble organisé de ces connaissances, souvent structuré en théories et modèles (ex: théorie de l'électromagnétisme en électricité, théorie de l'offre et de la demande en économie, modèle masse-ressort en mécanique rationnelle, ...).
Définir la science Proposer une définition, celle-ci ou une autre, c'est déjà adopter un point de vue particulier : l'idée que définir la science est simplement possible, ce qui est loin de faire l'unanimité. Il faut en effet prendre avec la plus grande prudence cette sorte d'exercice. Alan Chalmers, après avoir examiné les principales théories de la science du XXe siècle, écrit « qu'il n'existe pas de conception éternelle et universelle de la science [...] Rien ne nous autorise à intégrer ou à rejeter des connaissances en raison d'une conformité avec un quelconque critère donné de scientificité. »[2] Après avoir également constaté qu'aucun des critères de démarcation suggéré par les épistémologues du XXeme siècle n'a arraché l'assentiment général, Robert Nadeau écrit pour sa part qu'on « ne peut apparamment formuler un critère qui exclut tout ce qu'on veut exclure, et conserve tout ce qu'on veut conserver »[3]
La définition proposée ci-dessus n'échappe évidemment pas à ce constat. Ainsi, non seulement un certain « dogmatisme » n'est-il pas absent de la démarche scientifique[4], mais il participe à sa bonne marche[5]. Les références à la raison et à la méthode sont également très discutables, lorsque l'on examine les pratiques concrètes des chercheurs[6]. L'idée même d'une production de connaissance est problématique : nombre de domaines reconnus comme scientifiques ne produisent pas de connaissances, mais des instruments, des machines, des dispositifs techniques[7].
Pour autant, cela ne signifie pas nécessairement, comme l'écrit Paul Feyerabend, que « la science est beaucoup plus proche du mythe qu'une philosophie scientifique n'est prête à l'admettre. »[8] Un sociologue comme Raymond Boudon s'appuie ainsi sur la notion d'airs de famille[9] pour critiquer l'idée que l'absence de définitions claires de la science déboucherait nécessairement sur le relativisme : « [Les] conclusions relativistes ne tiennent que grâce à l'a priori selon lequel à tout sentiment de distinction doit correspondre une distinction soit objective, soit sociale. En revanche, elles disparaissent lorsque l'on admet que les notions de « progrès » , d'« objectivité », de « vérité », de « science » [...] se matérialise[nt] de mille façons entre lesquelles il y a seulement des airs de familles. »[10]
Les sciences On classe également les sciences selon :
leur but : sciences appliquées, sciences fondamentales ; leur méthode : sciences nomothétiques et sciences idiographiques, sciences expérimentales et sciences d'observation ; leur objet : sciences empiriques (sciences naturelles, sciences sociales, sciences humaines), sciences logico-formelles. Il ne faut pas se laisser abuser par ces grandes catégorisations, qui peinent à rendre compte de réalités plus complexes. Une même science peut ainsi être pour partie expérimentale, pour partie observationnelle. Il faut également prendre garde de ne pas tomber dans l'excès inverse qui consisterait, face à la complexité du réel, à nier qu'il puisse y avoir de profondes différences entre les différentes formes de recherche scientifique.
Selon leurs buts Les sciences appliquées (qu'il ne faut pas confondre avec la technique en tant qu'application de connaissances empiriques) produisent des connaissances en sorte d'agir sur le monde, c'est à dire dans la perspective d'un objectif pratique, tandis que les sciences fondamentales visent prioritairement l'acquisition de connaissances nouvelles. On ne peut cependant classer a priori une discipline particulière dans un domaine ou dans un autre. Les mathématiques, la physique ou la biologie peuvent ainsi aussi bien être fondamentales qu'appliquées, selon le contexte. Certaines disciplines restent cependant plus ancrées dans un domaine que dans un autre. La cosmologie est par exemple une science exclusivement fondamentale. L'astronomie est également une discipline qui relève dans une grande mesure de la science fondamentale. La médecine, la pédagogie ou l'ingénierie sont au contraire des sciences essentiellement appliquées (mais pas exclusivement).
Sciences appliquées et sciences fondamentales ne sont pas cloisonnées. Les découvertes issues de la science fondamentale trouvent des fins utiles (ex : le laser et son application au son numérique sur CD). De même, certains problèmes techniques mènent parfois à de nouvelles découvertes en science fondamentale. Ainsi, les laboratoires de recherche et les chercheurs peuvent faire parallèlement de la recherche appliquée et de la recherche fondamentale. Par ailleurs, la recherche en sciences fondamentales utilise les technologies issues de la science appliquée, par exemple la microscopie, les possibilités de calcul des ordinateurs...
La science fondamentale ne doit pas être identifiée à une pure activité intellectuelle et spéculative, elle exige parfois des moyens considérables.
De ce point de vue, Stokes distingue quatre types de pratiques scientifiques.
On entend souvent aujourd'hui[réf. nécessaire] que science fondamentale et science appliquée ne pourraient plus être distinguées. Outre qu'une telle idée est déjà ancienne[11], elle est très discutable[réf. nécessaire]
Selon leurs méthodes Une première distinction de cet ordre peut être faite entre les sciences nomothétiques et les sciences idiographiques. Les premières cherchent à établir des lois générales pour des phénomènes susceptibles de se reproduire. On y retrouve bien évidemment la physique ou la biologie, mais également des sciences humaines ou sociales comme l'économie, la psychologie ou même la sociologie. Les secondes s'occupent au contraire du singulier, de l'unique, du non récurrent. Cette classe de sciences pose évidemment problème. Cependant, l'exemple de l'histoire montre qu'il n'est pas absurde de considérer que le singulier peut être justiciable d'une approche scientifique.
Une seconde distinction peut porter sur le recours, ou non, à la démarche expérimentale. Les sciences expérimentales, comme la physique ou la biologie, reposent sur une démarche active du scientifique, qui construit et contrôle un dispositif expérimental reproduisant certains aspects des phénomènes naturels étudiés. Ces sciences emploient la méthode expérimentale. Les résultats des expériences ne sont pas toujours quantifiables (exemple : l'expérience de Konrad Lorenz avec les oies grises, en éthologie). Lorsqu'il n'est pas possible de contrôler un environnement expérimental, les scientifiques peuvent avoir recours à l'observation. Lorsqu'une discipline se forme autour de cette démarche, on parle alors de sciences d'observation. L'astronomie ou l'économie en sont des exemples classiques. Mais la frontière n'est jamais nette : il existe une économie expérimentale, et la physique des hautes énergies permet d'une certaine façon de tester expérimentalement certaines théories astronomiques. À ce diptyque expérimentation / observation, s'ajoute aujourd'hui la simulation informatique.
Selon leur objet On peut enfin distinguer les sciences empiriques et les sciences logico-formelles.
Les premières portent sur le monde empiriquement accessible, et partent de notre expérience sensible de ce monde. Elles regroupent :
les sciences de la nature, qui ont pour objet d'étude les phénomènes naturels ; les sciences humaines, qui ont pour objet d'étude l'Homme et ses comportements individuels et collectifs, passés et présents. De leur côté, les sciences logico-formelles (ou sciences formelles) explorent déductivement, selon des règles de formation et de démonstration, des systèmes axiomatiques. Il s'agit par exemple des mathématiques ou de la logique[12] (la question du statut de science des mathématiques est discutée).
Cette typologie n'est pas unique, voir l'article Typologie épistémologique.
Différentes disciplines Les disciplines ne se distinguent pas seulement par leurs méthodes ou leurs objets, mais aussi par leurs institutions : revues, sociétés savantes, chaires d'enseignement, diplômes, ...
Il ne faut cependant pas croire que les disciplines sont précisément définies, et qu'elles se distinguent parfaitement les unes des autres. Leur périmètre est souvent flou, et peut varier selon les époques et les lieux.
De surcroît, les disciplines sont elles-mêmes structurées en sous-disciplines, qui à leur tour peuvent également être structurées. Et toutes ces structures disciplinaires peuvent se chevaucher.
Notes et références ↑ Le monde doit s'entendre ici comme l'ensemble du réel, et non seulement comme le monde empirique. Il s'agit en particulier de ne pas exclure a priori les sciences formelles. Ces sciences ne sont certes pas empiriques, mais il serait déraisonnable d'affirmer sans précaution qu'elles ne portent pas sur le réel, ou sur un certain aspect de ce réel. ↑ Alan F. Chalmers, Qu'est-ce que la science ? Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend, La Découverte, 1987, p. 267 ↑ Robert Nadeau, Vocabulaire technique et analytique de l'épistémologie, PUF, 1999, p. 126 ↑ Cette question du dogmatisme scientifique est abordée par des auteurs comme Michael Polanyi, Karl Popper. "Conjectures et réfutations". Edition Payot, 1985. Chapitre 10 : "Vérité, rationalité et progrès de la connaissance scientifique". ↑ Thomas Kuhn ou, en France et plus récemment, Bernadette Bensaude-Vincent. ↑ Les anthropologues des sciences occupent une place importante dans la critique des idéalisations de ces notions de raison et de méthode en science, qui de surcroît apportent le risque d'une certaine circularité de la définition de la science (la science pouvant être définie par la méthode, la méthode par la science) ↑ Nous reviendrons ce dernier point en examinant les « quadrants » de Donald Stokes, mais également les analyses de Terry Shinn sur la recherche technico-instrumentale ↑ Paul Feyerabend, Contre la méthode, esquisse d'une théorie anarchiste de la connaissance, Éditions du Seuil, 1979, p. 332 ↑ Cette notion d'"air de famille" est proposée par Wittgenstein pour nommer ce qui peut lier les différentes manifestations de ces notions qui, comme la science, échappe à toute tentative de définition. Ce n'est cependant pas avec l'exemple de la science que le philosophe de Cambridge illustre ce que peut être un air de famille, mais avec la notion de jeu : « considère par exemple les processus que nous appelons "jeux" […]. Qu'ont-ils tous de commun? […] tu ne verras rien de commun à tous, mais tu verras des ressemblances, des parentés, et tu en verras toute une série. […] Je ne saurais mieux caractériser ces ressemblances que par l'expression d'"air de famille" […]. » (Wittgenstein, Recherches philosophiques, Paris, Gallimard (NRF), § 66-67, 2004 [1er ed. 1953], p. 64). ↑ Raymond Boudon, L'art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses, Paris, Fayard (Points Essais), 1990, p. 359. Boudon explique dans ce passage que ces notions « sont de type polythétique ». Cette notion a été forgée par l'anthropologue Rodney Needham (1975, « Polythetic classification : convergence and consequences », Man, 10(3), pp. 349-369.) : tandis que la représentation monothétique exige la présence d’au moins un caractère commun à toute la classe identifiée, la classification polythétique exige simplement que chaque membre de l’ensemble considéré partage au moins un caractère important avec au moins un autre élément de la classe. Pour rendre plus intuitive cette définition abstraite, Boudon s'appuie sur la notion wittgensteinienne d’air de famille ↑ Ainsi, en 1949 déjà, le sociologue Henri Lévy-Bruhl, après avoir écrit qu'il « [importe de] maintenir une distinction nécessaire entre la science et ses applications », ajoutait : « Je sais que cette distinction n'est plus à la mode, et que l'on se gausse de l'appellation de "science pure", comme si ceux qui l'emploient prétendaient l'opposer à une science inférieure "impure". » (Lévy-Bruhl H., 1949, « Pas de science dirigée », la Revue Socialiste, 27, avril 1949, pp. 249-255. ↑ Certaines approches de l'économie appartiennent également à cette catégorie (voir École autrichienne d'économie)