Dans la tribune libre de l’Humanité du 31 mai 2007 Yvon Quiniou refuse d’admettre, à juste titre, que le stalinisme ait pu être une illustration du communisme. Or, aujourd’hui encore, certains s’emploient à distiller l’idée que pour le PCF c’est le cas, en se référant à son soutien passé au stalinisme : l’adhésion qu’ils emportent contribue à plomber l’audience de ce parti. Mais de son côté celui-ci s’est beaucoup trop contenté de dénoncer ce soutien alors qu’une analyse sans complaisance des raisons pour lesquelles il en fut ainsi s’imposait. Comprendre en profondeur (ce qui n’est pas la même chose que dénoncer) pourquoi le PCF a pu s’engager dans de telles extrémités permettrait d’envisager de sortir de l’identification encore vivace entre cet engagement-là et le sens de sa politique.
Le rappel des combats historiques du Parti pour la justice et la liberté, toujours nécessaire, ne suffit pas.
La vulgate anticommuniste ne voit que de l’horreur collectiviste dans tout ce qui touche au communisme, et pourtant, dans le Manifeste, Marx et Engels le définissent comme « une association dans laquelle le développement de chacun est la condition du développement de tous [...], où le développement libre et original des individus n’est pas une phrase creuse ». Ne peut-on pas imaginer que cette centralité de l’individu dans le marxisme pourrait rencontrer de l’écho aujourd’hui si on essayait de la faire vivre politiquement ? Un aspect de la présidentielle peut nous y faire penser.
La campagne de Sarkozy s’est fortement positionnée sur la « promotion » de l’individu à qui le futur président allait enfin ( !) rendre sa responsabilité, sa liberté de choix, sa sécurité, pour l’écarter à tout jamais des affres du socialisme...
Travailler plus pour gagner plus : c’est à chacun de décider de se donner les moyens d’une vie plus décente. La suppression de la carte scolaire : c’est des études de qualité pour les enfants confiées au « choix » des familles. Le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux, c’est moins de fonctionnaires, moins d’étatisme, plus d’« initiatives » privées dans tous les domaines, y compris dans les universités qui deviendront autonomes. C’est la même idéologie qui a sous-tendu en partie la réforme des retraites : « choisir » son assurance, ses cotisations. Quant au mérite il pourra enfin récompenser l’individu travailleur et responsable...
Dans cette optique, avoir un travail et un bon salaire, se comporter en citoyen honnête ne relève plus que de la seule volonté personnelle. Il est alors « logique » de vouloir s’en prendre à tous ceux qui ne le « veulent » pas, les chômeurs, les érémistes, les multirécidivistes, les mineurs de 16 à 18 ans, sans épargner les grévistes qui « oublient » de respecter cette volonté. Le tout se voulant garanti par un engagement personnel omniprésent : « Je veux restaurer l’autorité », « Je m’engage », « J’ai décidé de », « Vous pouvez me faire confiance » !
Le drame, c’est que des millions de Français ont été sensibles à cette façon de faire la part belle à l’individu. Certains y voient le symptôme d’une montée en force de l’individualisme. C’est indéniable dans la mesure où les électeurs concernés ont accepté de croire à de telles « solutions » sans trop chercher à se poser la question des responsabilités politiques et économiques difficilement solubles dans les marges de manoeuvres individuelles qui peuvent exister. Mais ce succès de la campagne de Sarkozy doit nous amener aussi à réfléchir au sens de l’individualité historiquement construite et légitime, qui a pu être utilisée et détournée à des fins politiques désastreuses.
Il n’y a pas de société où l’individu soit en capacité de vivre indépendamment du collectif. Et cela est de plus en plus vrai à mesure que la société se complexifie dans toutes ses dimensions : économique, politique, scientifique, technique... Historiquement et socialement déterminés, les besoins d’aujourd’hui dans une société comme la nôtre reçoivent leur satisfaction du concours d’un nombre très important de lieux de production, de recherche, d’institutions, et donc des personnes. Travailler soi-même, regarder la télévision, guérir d’une maladie, prendre le train... signifie à la fois s’inscrire dans un travail collectif considérable et en bénéficier individuellement. Objectivement il n’y a aucune contradiction d’intérêt entre le collectif et l’individuel. Le collectif en soi n’est pas le lieu de l’aliénation de l’individu, et vouloir la satisfaction de ses besoins n’est pas la négation, le rejet du collectif, bien au contraire. Vouloir un salaire décent pour soi et sa famille, de bonnes études pour ses enfants, une médecine de qualité pour se soigner... c’est revendiquer la valeur parfaitement légitime de son individualité aujourd’hui. C’est dans les rapports de production capitalistes qui interdisent à beaucoup trop l’accès à la satisfaction de ces besoins que se situent les contradictions majeures.
Les inégalités de classe ne sont pas que des données chiffrées : elles touchent quotidiennement des individus dans les sphères de la production et de la consommation. Ils peuvent se laisser leurrer sur ce qui structure en profondeur ces inégalités jusqu’à accepter de croire à des responsabilités individuelles invraisemblables, mais on ne peut pas simplement réduire ce phénomène à de l’individualisme dans lequel se seraient dissoutes les solidarités de classe... lesquelles se construisent de toute façon avec des individus, des sujets rassemblés.