Peut-on admettre que la pédophilie est un drame qui nécessite de dépasser les clivages partisans? Et une étude plus approfondie que des réactions épidermiques entretenues par la mode du sensationnalisme à tout prix?
Les deux articles précédemment publiés sur Agoravox m’ont poussé à m’exprimer à mon tour sur ce sujet. Le premier, Pédophilie : attention danger aux libertés ? tournait un peu trop rapidement au procès d’intention sur un projet de loi dont j’ignore encore les contours définitifs (je reviendrais plus loin là-dessus, mais tout n’est pas à rejeter dans le projet Dati). Le second, Pédocriminalité : inversion du bien et du mal ? faisait un peu trop rapidement le procès de ceux qui émettaient (à juste titre, j’y reviendrais plus tard) quelques réserves sur ledit projet. Oui, comme à L’Ecole des fans, ils ont tous un peu raison, les Dati, les Guigou, les Lebranchu, les Clément, les Sarkozy. Et c’est un peu logique : ils ont tous dans leur entourage des têtes blondes à protéger et de ce fait on serait en droit d’espérer un consensus minimum sur un sujet aussi grave que la répression de la pédophilie et la lutte contre la récidive. J’y reviens plus loin. D’abord un petit rappel concernant la pédophilie qui est un sujet délicat. Délicat car rien n’est plus atroce que des souffrances infligées à un enfant, nous en sommes tous conscients. Encore que, on parle beaucoup de la pédophilie en France, on oublie la partie "tourisme sexuel" par lequel des pédophiles fortunés vont faire leur emplettes en Thaïlande. Ce genre de pédophilie n’est quasiment jamais traité dans les médias, les victimes sont loin et les bourreaux riches. Les médias évitent aussi de trop s’incruster dans les milieux "sensibles" comme l’armée, l’Eglise, ou l’Education nationale. Trois corps qui préfèrent souvent pratiquer la mutation d’une brebis galeuse plutôt que de risquer un procès ou un scandale. Bref, le pédophile type présenté par les médias est souvent un semi-clochard à qui on n’a aucun problème à acoller l’étiquette de "monstre" sans prendre de risque particulier. D’ailleurs, dans l’affaire du meurtre de la petite Caroline Dickinson, le premier suspect fut un clochard qui avoua, avant d’être blanchi par les tests ADN. C’est comme ça, le pédophile est toujours un marginal, cela ne sera jamais dans l’esprit commun le curé du village, le fils du notaire ou l’instit. C’est le premier danger des images dont nous abreuve les médias : donner à la population un "portrait-type" du pédophile alors qu’en fait, non, il n’y a pas de portrait-type. Charles Dogson, fils de pasteur et mathématicien respecté par ses pairs et Lewis Carroll, pédophile, qui se réfugiait dans le monde de l’enfance avec Alice au pays des merveilles - dont l’héroïne était une de ses élèves - étaient une seule et même personne. La pédophilie se trouvent dans tout milieu, à toute époque. Et pas uniquement depuis trente ans chez quelques associaux du coin. Et pas chez des monstres facilement identifiables.
Ce qu’il y a de gênant avec la peur de la pédophilie, c’est qu’elle peut aboutir à des catastrophes judiciaires, avec des innocents soupçonnées du pire crime qui existe. Un excellent film d’André Cayatte, Les Risques du métier, racontait les déboires d’un instituteur (magnifiquement interprété par Jacques Brel) injustement accusé de pédophilie en... 1968 (vous avez dit sujet récurrent ?). La réalité a dépassé la fiction dans l’affaire Outreau et les témoignages du calvaire des acquittés qui ont permis de tempérer quelque peu l’opinion publique : si on souhaite légitimement la sécurité de nos têtes blondes, on ne peut pas tomber dans l’excès inverse de la vendetta à tout prix, rien n’étant pire pour un innocent de se voir accusé du pire des crimes. Comme le soulignait André Vallini, président de la commission d’Outreau : "Le problème, c’est que nous sommes passé en droit d’un système où les témoignages d’enfant n’étaient pas pris en compte à un système où la parole d’enfant est nécessairement prise comme étant la vérité". D’où des excès inverses dans la prévention de la pédophilie. Il suffit de se faire accuser par un enfant pour passer de l’autre côté de la barrière, dans ce monde de "bourreaux" dont nous n’estimons n’avoir rien en commun.
Que propose donc notre garde des Sceaux suite à l’affaire Evrard ? Eh bien, franchement, il y a de bonnes idées. La première, étendre le dispositif "Alerte enlèvement" à l’Europe entière. Excellente idée. La pédophilie n’a pas de frontière, l’affaire Caroline Dickinson, petite Anglaise tuée en France par un pédophile espagnol, a bien failli ne pas être résolu à cause d’un manque sérieux de coordination entre les trois parties... Le dispositif "Alerte enlèvement" a montré son efficacité, et si une "Alerte enlèvement" européenne avait pu être diffusé suite à l’enlèvement de la petite Maddie au Portugal, nos voisins britanniques auraient peut-être pu résoudre l’affaire à temps...
Deuxième mesure, la consignation de la pédophilie dans le dossier médical. Logique, la pédophilie donnant lieu à des soins psychiatriques. Ca n’empêchera peut-être pas un pédophile de se procurer du viagra via internet, mais au moins cela évitera d’en obtenir du médecin du coin, et d’eviter le plus choquant des "bugs" de l’affaire Evrard.
Là où je suis un peu plus circonspect (et je ne suis pas le seul), c’est à propos des fameux hôpitaux-prison. D’abord, j’ai le sentiment qu’on réinvente la roue. Il y a dix ans, Elisabeth Guigou insistait déjà sur le suivi psychiatrique des délinquants sexuels. Ce suivi est-il mis en place ? Non. Il était prévu qu’Evrard s’y soumette. Cela fut-il le cas ? Non plus. Pourquoi ? Pourquoi, la raison semble simple : pas le sou. Pas les moyens de rémunérer suffisamment de psys pour suivre les délinquants sexuels. La loi peut être belle, à condition de pouvoir garantir son application. Et sur les nombreuses lois contre la récidive, c’est souvent là le hic. Un autre hic soulevé par l’ex-garde des Sceaux Pascal Clément, c’est que le dispositif d’hôpital-prison doit être appliqué en fin de peine carcérale. C’est cumuler deux peines, infliger fromage et dessert, alors que la plupart de nos voisins européens qui appliquent ce genre de dispositif le font en remplacement d’une peine de prison classique. Je dois avouer que sur ce sujet-là, Rachida Dati m’a donné l’air d’être un peu sur le coup de l’émotionnel, du "y a qu’à" mais en fait, quand on suit l’ensemble des dispositifs plus ou moins évoqués tout n’est pas si simple car le "y a qu’à" se heurte souvent à un problème simple : comment convaincre de jeunes diplômés en psychiatrie de préférer le travail en milieu carcéral au confort d’un cabinet parisien ? Délicate question en fait qui explique le manque de bras pour traiter ce genre de dossier. Dommage car le Canada réussit à limiter les risques de récidives en utilisant le suivi psychiatrique...
Il est important que le débat se dépassionne. Personne n’est "pour les pédophiles" parmi les parents qui sont assis sur les bancs de l’Assemblée. Et je reste persuadé que, si Sarkozy aime les coups médiatiques, il n’est quand même pas du genre à utiliser les événements les plus sordides juste pour le plaisir de faire un coup. Il serait bon, peut-être, juste une suggestion citoyenne, de lancer une commission parlementaire qui s’occuperait d’évaluer les dispositifs de suivi des délinquants sexuels (en France comme à l’étranger), et d’évaluer les multiples erreurs qui ont notamment eu lieu dans le cas Evrard. Pour, à tête reposée, dégager des solutions qui fassent consensus. Car, pour faire des lois, l’Etat est champion... mais pour le service après-vente, il faudrait peut-être quelqu’un ?